Chapitre 2 suite : visite au proprio - Nice Gioffredo

Chapitre 2 suite : visite au proprio - Nice Gioffredo

Messagepar alelia » Jeu 13 Août 2015 09:11

Chapitre2 suite. Ce texte fait partie de la biographie 1858-1911 d'un jardinier niçois. Cliquer ici pour lire le début et ici pour voir la documentation du projet.

François et sa mère se rendent chez Amoretti.


En quittant l'auberge de Louisa, ils descendirent un peu la route de Fabron et empruntèrent le raccourci qui menait au vallon Barla. Avant de plonger dans le raidillon, Cattarina releva un peu sa jupe noire, et enleva ses chaussures. Habituée à marcher pieds nus, elle glisserait moins et préférait préserver ses chaussures de ville. Elle resserra son couffin de légumes de peur de perdre sa précieuse récolte en cas de chute. Pendant ce temps, François jeta un regard circulaire sur la baie des Anges. Le ciel s'annonçait d'azur. Nice était lovée dans ses collines. Tout au fond, la colline du mont Boron apparaissait d'un gris bleuté, en contre jour sur l'or et la pourpre des nuées du lever du soleil. La silhouette du fort du Mont Alban se détachait sur la crête.

La route de Gênes commençait par ce col de Villefranche. De Nice à Albenga, ses parents lui avaient raconté que ce n'était qu'une succession de barres montagneuses et de hautes falaises. Les Alpes Maritimes plongeaient dans la mer en une succession de caps : celui de Saint-Jean-Cap-Ferrat avec son phare, la pointe du cap de Nice. Pour venir d'Albenga, ils avaient pris le bateau avec Costenza encore tout bébé et avaient débarqué au port de Nice.

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Vue de la Baie des Anges de la colline de Magnan vers 1830

De la colline de Fabron, Francesco ne pouvait pas voir le port. Il était caché par la verdoyante colline du château, de l'ancien château devrait-on dire, car du château, il ne restait plus rien, juste au nord, les glacis aux pieds de quelques remparts et à l'ouest, dominant la vieille ville, la tour Bellanda qui offrait un superbe point de vue sur toute la baie. Louis XIV avait fait raser le château en 1706 et maintenant c'était un parc aménagé pour l'agrément des touristes : cascade, grotte en rocaille et même l'aigle de Nice dans sa cage. Pauvre oiseau, une vraie déchéance pour cet aigle royal qui trônait fièrement sur les trois collines des armoiries de Nice depuis le Moyen-Age. Aux pieds de la colline, le vieux Nice se devinait blanc avec ses toits de tuile rouge et tous ces clochetons des églises ornés d'anges. De là s'ouvrait l'immense baie circulaire, la baie des Anges. Ce matin, la mer était calme, un vrai miroir bleu sombre au large et turquoise en bordure de la côte bordée de villas et d'hôtels.

Plus habitué à la vue plus sauvage de la plaine du Var, Francesco était saisi et attiré par Nice. C'était une vraie ville et ce matin, elle s'offrait au vrai Niçois qu'il était, oui Niçois … bien qu'un peu campagnard. Pourvu qu' Amoretti tienne sa promesse et lui trouve un emploi en ville !

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Le petit sentier très pentu les mena rapidement au croisement de la Madonette de Terron. Les murs de la propriété des Loubarets y faisait un angle aigu et juste à l'angle, dans une niche, un petit oratoire à la vierge était régulièrement fleuri. La petite statue blanche au manteau bleu était encadrée de petits ex-voto : médailles bénies, carte de communion et une petite bougie. Cattarina s'arrêta pour remettre ses chaussures, rallonger sa jupe et faire une petite prière pour son Carlo. François se signa lui aussi tout en regardant si les Auda étaient dans leur jardin. Leur fils, ce beau militaire qui faisait rêver Costenza, était-il en permission ? Probablement pas, sinon il aurait assisté à l'enterrement de Carlo, le père de sa promise. Ils avaient prévu de se marier à la fin du service militaire de Barthélémy. Comme Barthélémy était de la classe 1872, il venait juste d'être enrégimenté à Antibes, il leur faudrait attendre ! Cinq ans, c'était long mais Francesco rêvait de faire ce service militaire. Servir son pays, un bel uniforme, les voyages en train pour se rendre à la caserne … il rêvait de s'engager mais il était trop jeune et puis quitter sa famille, sa mère, ses frères, surtout le petit Battiste … il avait besoin d'eux et eux avaient besoin de lui, surtout depuis la perte du père.

Une fois Cattarina correctement rhabillée, ils reprirent le chemin et suivirent le cours du ruisseau Barla jusqu'à la mer. La nouvelle route de Fabron aurait été plus directe mais ils auraient peut-être l'occasion de voir Costanza. Elle travaillait au four à pain de l'îlot Falicon près du croisement du vallon Barla et de la route nationale

« Sur la colline, tout semble immuable, on ne se rend pas compte de tous ces changements. Giuseppe devrait descendre plus souvent en ville. Regarde, Francesco, en moins de dix ans, tout a changé ici : le viaduc du train, le château Barla. Tu te rends compte, les Français construisent des châteaux et même des routes. Et plus ils construisent des routes, plus il y a de charroi.
— Les temps changent, il faut s'y adapter et qui sait, en tirer profit.
— Tu as raison de rêver ! Et tu es courageux, tu réussiras !
— J'espère que tu as raison et qu'il y aura une petite place pour moi. Ce n'est pas en continuant à faire le terrassier que je ferai fortune même si ça ramène un peu d'argent à la famille. Si je travaille en ville, j'aurai peut-être une chance de progresser car je lis et écris bien le français mais pour me loger, le loyer mangera mon salaire. En fait, je préférerais un travail de jardinier dans une de ces grandes villas. Comme ça je serai logé, nourri. Amoretti est un homme important. Dans toutes ses relations, il trouvera bien quelqu'un à qui me présenter et attester du sérieux de notre famille. »  

Ils passent sous le viaduc de la voie ferroviaire, arrivent au croisement de la route nationale, face à la grande auberge Falicon et tournent à gauche vers Nice. La route est bordée de pâturages maigres et un peu marécageux. De grands roseaux, les cannes, bruissent légèrement. Arrivés devant les premières maisons, ils jettent un coup d’œil à la boulangerie de Costanza. Elle n'y est pas, probablement en train de livrer le pain à l'auberge et aux clients de Carras.

«  Regarde même les rentiers niçois se mettent à bâtir des immeubles. Ici, il y avait des oliviers, maintenant les Falicon ont bâti cet îlot de maisons pour les louer. Il faut loger et nourrir tout ce monde qui travaille pour les riches. Bientôt tout le bord de la route sera construit.
— Pas si vite ! Carras, c'est un village de pêcheurs ou de paysans. Ils n'ont pas besoin de monde, Juste quelques valets de ferme et des gosses pour garder les vaches.
— Toi qui aimes les jardins, tu devrais essayer de travailler pour une de ces grandes propriétés : château Barla ou à la villa des palmiers.
— Sans l'appui du signor Amoretti, personne n'embauchera le fils d'Italiens que je suis. Ils ne nous embauchent que comme journaliers quand ils ont de gros travaux et sous étroite surveillance. Ils nous prennent pour des voleurs.  » 

Effectivement, Francesco et sa mère marchaient sur la gauche de la route, rasant les hauts murs de protection dont s'entouraient les propriétés, cachant ainsi le faste de leur jardin dont seuls les grands arbres dépassaient. Le soleil commençait à taper sur la route de terre.Il faisait déjà chaud et très fréquentée par les paysans et leurs mulets. Un attelage au galop arriva à grand fracas, ils se jetèrent tous sur les bords.

« Pas étonnant qu'il y ait tant d'accidents !  dit Cattarina en époussetant la poussière de sa jupe.
— Prenons le chemin des Anglais, il y a des arbres et de l'ombre. » proposa Francesco
— D'accord, mais on marche d'abord jusqu' à la fontaine. L'eau y est toujours fraiche.  »

Cattarina se signa rapidement en passant devant l'église Sainte-Hélène. Ils n'avaient pas le temps de s'y arrêter. En face de l'église, du côté mer, le grand terrain autour de la batterie de canons Pauline dégageait de belles vues sur la mer. Francesco avait hâte de marcher aux bords des flots mais ils poursuivirent leur chemin jusqu' à la fontaine. Malgré la grande sécheresse de ce mois de juillet, celle-ci débitait une eau cristalline. Pendant qu'ils se rafraîchissaient les mains et le visage, Francesco lit la devise à sa mère : Donne à boire à ceux qui ont soif.

«  En tous cas, ils ont bien fait de mettre cette fontaine pour les passants. Il y a des riches qui pensent aux pauvres. Cette générosité, Dieu le leur rendra. Paix à leur âme.
C'est aussi pour les immeubles. Regarde, les gens viennent y chercher l'eau. Les réservoirs ne suffisent pas pour toutes ces familles. »

Cattarina semblait avoir raison. Petit à petit, dans ce quartier du Barrimasson, - quartier des maçons ? - se bordait d'une rangée de maisons basses, d'un ou deux étages, toutes accolées les unes aux autres. Au rez-de-chaussée, une porte cochère bordée de petites échoppes d'artisans. Dans l'arrière cour, quelques animaux : poules, lapins et souvent un mulet, s'abritaient sous l'escalier qui montait aux étages.

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La route de France, aquarelle d'Hercule Trachel, 1820-1872

Au carrefour de Fabron, ils quittèrent la route pour emprunter le chemin des Anglais. Celui-ci serpentait en bord de mer, à l'ombre de la pinède. Un vrai soulagement !

«  Ces Anglais, tout de même, ils aiment la mer et la campagne !
en plus, ils ont bon cœur. Bien avant les Français et Napoléon, ils ont donné du travail aux pauvres niçois … et à nous aussi, ça nous donne encore du travail … tu sais, en Italie, les pauvres sont tous obligés de partir sinon ils crèvent de faim. Ils émigrent vers Marseille ou les mines du Nord et certains même aux Amériques. »

Tout en discutant, Francesco jetait des coups d’œil furtifs à la mer. Il en avait un peu peur. Comment ses parents avaient-ils risqué de prendre le bateau sans savoir nager ? « Pas le choix, » lui avaient ils répondu. « C'était moins cher et plus rapide que la poste. ». Tout de même,il n'en aurait pas eu le courage. La mer, certains s'y baignaient. Pas seulement les étrangers. Même les garçons de Carras. Comment faisaient-ils pour flotter ?

Ce matin, elle était calme comme un lac. Elle crépitait doucement en brassant les galets à petits coups de vaguelettes de perles d'eau. Sur la grande plage de galets gris, les pêcheurs avaient déjà hissé leur bateau au retour de la pêche. Certains réparaient les filets ou surveillaient les poissons mis à sécher. Pas de baigneurs en vue. Un homme chargeait un tombereau. Son mulet, résigné, piétinait un peu en flairant les galets. Où étaient les vertes prairies ? Toute la journée, il convoyait ces chargements de galets pour empierrer les routes.

Au pont de Magnan, le chemin rejoignait la route nationale d'autant plus dangereuse que le pont était étroit. Du parapet, ils pouvaient voir les femmes laver le linge à grands coups de battoirs dans le maigre torrent. Certaines avaient déjà fini et commençaient à étendre les draps sur les galets pour les mettre à sécher. Les huit heures sonnaient au clocher.

« Dépêchons - nous ! La route nationale est plus directe que le bord de mer.
    - Oui mais il ne faut pas arriver chez Amoretti avant neuf heures et nous sommes déjà à mi-chemin. Pour le retour, nous rentrerons par la route à l'ombre des murs des propriétés.
    - Je n'ose pas. C'est réservé aux riches. Ils vont nous prendre pour des mendiants.
    - A cette heure-ci, tu ne risques pas de rencontrer de belles dames avec leurs ombrelles. Profites-en ! Viens voir les jardins ! Tu sais, pour cette Promenade, le jardin du Var prépare des centaines de plants de palmiers. Tout l'été, on les arrose. Ça, c'est un travail que j'aimerais faire mais moi, ils me font terrasser pour étendre les jardins, creuser de nouvelles pièces d'eau. »


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Documentation Promenade

Cattarina accepta et ils reprirent le bord de mer. Le contraste était saisissant. L'allée forestière laissait place à une route large comme ils n'en avaient jamais vu. Le boulevard, tout nouveau, large comme deux routes côte à côte, était vide. La promenade était interdite aux charretiers. Francesco et sa mère marchaient rapidement, un peu éblouis par le soleil levant. Des deux côtés de la Promenade, les fleurs et buissons formaient une bande continue jusqu'à la ville. Les agapanthes bleues et quelques lys blancs alternaient avec les lauriers roses. Il y avait aussi les buissons vert d'eau des strélizias, et quelques rares palmiers. Francesco expliquait doctement à sa mère :

« Ces jardins sont toujours fleuris. L'hiver, ces buissons de grandes feuilles, les strélizias font de grandes fleurs avec un long bec pointu vert d'eau qui déploie en éventail une crête jaune et orange. J'en ai vu au jardin du Var. On les appelle les oiseaux de paradis. »

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Hôtel de Rome qui sera remplacé par l'hôtel West-End, Ercole Trachel 1855.
L'hôtel a été reconstruit plus en retrait de la Promenade mais il me semble que la terrasse a été conservée. Je rajouterai une photo actuelle.

Un peu plus loin, rompant la monotonie des clôtures des villas, l'hôtel de Rome se dressait fièrement. Des arcades de pierre blonde soutenait une grande terrasse bordée de balustres blanches sur laquelle s'ouvrait l'hôtel de trois étages. L'entrée principale de l'hôtel donnait sur la route nationale pour protéger les belles clientes du soleil. Côté mer, deux colonnes coiffées de vases impériaux encadraient le petit escalier qui menait à la mer et permettait aux téméraires d'accéder aux bains Georges.

Les bains Georges, Francesco y jetait des regards furtifs. Y avait-il déjà des baigneurs ou même des baigneuses ? Depuis que la mode était aux bains de mer thérapeutiques, quelques Anglais se baignaient tous les matins. Ça intriguait Francesco. Peut-être pourrait-il les voir en maillot. Et s'il y avait une belle anglaise rousse à la peau blanche comme du lait … Il fut partiellement déçu. Il y avait bien des baigneuses mais on n'entendait que leurs rires. Elles ne se baignaient pas dans la mer mais dans les piscines d'eau de mer, l'une chaude ou l'autre froide, de l'établissement de bain. Pour les hommes, un ponton mobile sur sa grande roue avait été descendu à l'eau et il put les voir plonger. Ils ne nageaient pas longtemps. Une barque surveillait la baignade et les récupérait au besoin. Alignés sur le ponton, tout mouillés en maillot rayé, ils semblaient bien maigrelets par rapport aux copains de Francesco, ces petits paysans râblés. La blancheur de leur peau soulignait leur fragilité.Le maillot une pièce faisait office de short et de tee-shirt.

Cattarina, gênée, détournait les yeux.

« Regarde, on dirait des épouvantails, ces grands échalas ! », dit en riant Francesco. « T'en fais pas, tu peux regarder. Tu ne verras que leurs jambes et leurs bras. »

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Photo Realis, extraite de Facebook, groupe Fidèle au Comté de Nice

Ils atteignirent rapidement le bord du Paillon et traversèrent le grand jardin public qui faisait l'angle entre le rivage et l'embouchure du Paillon. Ils longèrent le quai jusqu'aux arcades de la Place Masséna, en face du Pont Neuf. François regarda avec envie la terrasse du Café de la Paix. L’arôme du café fraîchement torréfié lui chatouillait les narines mais ils n'avaient ni les moyens ni le temps de s'asseoir à la terrasse. C'était bon pour les bourgeois. Ces rentiers pouvaient commencer la journée par un bon café en commentant les dernières nouvelles. Les discussions étaient animées sur les événements de la veille.

Gravure extraite de Facebook, groupe Fidèle au Comté de Nice. Sur cette gravure, le Paillon n'est pas encore couvert. A droite, on voit le pont des Anges qui vient d'être construit en 1864. Sur la promenade, il n'y a pas encore les grands palmiers.

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Carte postale ancienne : la place Masséna est rectangulaire, le Paillon n'est pas encore couvert et le Casino n'est pas encore construit. La photo est prise de la rive gauche, et de la place en demi cercle où trône de nouveau notre Apollon sur la fontaine. Le pont neuf relie cette place à la place Masséna.
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Deux hommes, en costume gris, commentaient les informations du journal.

“ Encore de nouvelles taxes : taxe sur les marchandises et ... regarde la dernière ; une taxe sur le chiffre d'affaire !
— Sous prétexte de crise budgétaire, ils vont tuer toute activité et faire peur aux riches. ça ne va pas les aider à payer la dette de guerre. Déjà beaucoup d'entrepreneurs font faillite et les chantiers ferment.
— Le port de Nice aussi est en train de mourir. Tout le commerce de l'Orient passe maintenant par le canal de Suez et va sur Gênes. Ce sera encore pire avec cette taxe sur les marchandises. En plus, ils interdisent de fêter le 14 juillet pour ne pas déplaire aux curés. Où va-t-on comme ça ?
— Le peuple va finir par rappeler Garibaldi ! Fini, l'effort de guerre français. Finie la solidarité envers ces Français qui méprisent tant les Niçois. Garibaldi revendique un état autonome.
— Alors que deviendront nos banques ? Ce sera la faillite assurée.
— tais-toi ! Avec cet emprunt de guerre, l'argent sort de dessous les matelas et il circule dans nos mains. Tu vas nous porter malheur. Ma femme tremble assez comme ça. Elle me cite toujours les paroles de Lætitia Bonaparte “Pourvu que ça dure ..”.
— pour Napoléon, ça n'a pas duré longtemps !”

Plus loin, à une autre table, deux bourgeois âgés discutent. Ils sont habillés à l'ancienne, leur costume est un peu râpé à force de lavage et de repassage.

“ On dit qu' il y a eu une agression dans le parc.
— encore ces Italiens !
— A cause d'eux, on n'ose plus sortir dans Nice la nuit tombée. C'est un vrai coupe-gorge. Ils vous dévalisent ! Il faudrait avertir les touristes imprudents mais ça nuirait à la réputation de Nice. C'est le tourisme qui fait vivre Nice.
— Nous, le tourisme , on n'a rien à y gagner, surtout maintenant.
— Là, je suis bien d'accord avec toi. Les premiers touristes de Nice avaient une autre classe. Ils ont mis en valeur Nice et donné du travail à tous. Y a qu' à voir le bord de mer, c'est eux qui l'ont financé ce Chemin des Anglais et toutes ces belles propriétés. Maintenant que Nice est renommée, elle attire tous les rastaquouères de la terre. Ils font étalage de leur richesse. Ça tente le diable de se balader ainsi la nuit avec de telles sommes d'argent.
— Chut ! Parle moins fort ! On peut nous entendre. Parmi tous ces beaux messieurs, certains pourraient se sentir insultés. Moi aussi je regrette Napoléon III et même Nice du temps de la Savoie mais les temps changent …
— Pas en bien. Même si on est prudent, ça devient invivable. On ne peut plus laisser les fenêtres ouverte avec cette chaleur. En plein jour, ces italiens cambriolent les maisons en deux secondes.
— Et ce n'est pas cette république socialiste qui va y mettre bon ordre ! En un an, le maire et le préfet ont réussi à désorganiser notre police. Si au moins Clerico avait été élu maire avec le soutien de François Malausséna, il aurait tenu tête à ce préfet, ce marquis républicain.
— Pas sûr... Nice grandit trop vite. Avant, tout le monde se connaissait et on repérait vite les voyous. Maintenant, on ne peut tout de même pas mettre un gendarme derrière chaque arbre ou à chaque coin de rue ! De toute façon, ces italiens, c'est de la graine de délinquants. Y a qu' à les renvoyer chez eux ou directement au bagne s'ils sont pris sur le fait. Tant qu'on ne fera pas des exemples, ça continuera. “ [/list]

Malgré l'outrance de ces propos, il y avait malheureusement du vrai dans cette conversation. La population de Nice avait doublé entre 1860 et 1870. L'hiver, il y avait du travail pour tous mais dès le printemps, quand la plupart des touristes repartaient, cette manne se réduisait. De plus ces deux dernières années, la guerre avait figé ce tourisme hivernal. Dans l'incertitude, les chantiers immobiliers s'interrompaient faute d'acheteurs et les pauvres survivaient comme ils le pouvaient. Tous les jours, les faits divers des journaux relataient des exactions commises effectivement souvent par des Italiens et ceci malgré un contrôle strict des étrangers qui résidaient dans le département.

Cette traversée de la place sembla longue, très longue à Francesco Il ne comprenait pas grand chose à ces conversations qu'il n'entendait que par bribes mais il en percevait le ton pessimiste et xénophobe. "Pipi di merda ... rentre dans ton pays", ça, il l'avait entendu maintes fois. A la moindre dispute dans la cour d'école, ces insultes fusaient. Pourtant il était né en France, français comme eux mais il n'avait pas l'accent niçois. En ces temps de crise, tout prétexte était bon. En frôlant les murs sans rien dire, ils remontèrent vers la gare sous les arcades. Au premier croisement, ils s'engagèrent dans la rue Gioffedo. Cattarina avait entendu les conversations en particulier celle de la dernière table. Comme toutes les mères italiennes, elle s'inquiétait pour ses enfants. Bien sur, avec Carlo, elle avait veillé à leur éducation. La morale, le respect et même la soumission. Il fallait travailler dur et gagner l'argent à la sueur de son front. Mais pour ces jeunes, l'argent était dur à gagner avec ces salaires de misère que l'on proposait aux journaliers. En plus, sur les chantiers, les travaux les plus dangereux étaient toujours affectés aux Italiens. C'était eux qui devaient courir sur les échafaudages des immeubles et c'était eux aussi à qui on faisait appel pour empierrer tous les chemins des collines. Pas besoin de les envoyer au bagne, ils y étaient déjà. Malgré toute sa soumission à l'ordre établi par Dieu, la révolte grondait dans le cœur de Cattarina. Ce n'était pas juste !

Elle se ressaisit. Pour son Francesco qui parlait et écrivait si bien le français, elle avait de l'espoir. Amoretti leur avait promis de lui trouver du travail.

“A quatorze ans, je le ferai employer au Tribunal. D'abord comme bouche-trou, avec un petit salaire de coursier. Une fois dans la maison, il se fera connaître par son sérieux et réussira bien à se caser quelque part.”

Quatorze ans, francesco venait de les avoir en juin. Il était français et remplissait toutes les conditions. Si seulement le Signor pouvait le faire rentrer dans l'administration ! Un petit salaire mais la sécurité. Francesco aurait bien le temps de rêver aux fleurs ! Pour l'instant ce n'était qu'un rêve mais qui sait ? S'il épousait la fille d'un petit propriétaire terrien …

Perdue dans ses pensées, elle ne vit pas le temps passer et sursauta quand Francesco s'arrêta devant elle. Ils étaient pratiquement arrivés. Les Amoretti habitaient à deux pas de là, au premier étage d'un des immeubles qui bordaient la rue derrière le lycée.

“ Mamma, t'as pas soif ? La fontaine n'est pas loin. Allons nous rafraîchir avant de monter chez les Amoretti !”


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