Chapitre 2 fin : visite au proprio - Nice Gioffredo

Chapitre 2 fin : visite au proprio - Nice Gioffredo

Messagepar alelia » Dim 16 Août 2015 10:07

Ce chapitre fait partie de la biographie d'un jardinier niçois sur la Promenade des Anglais de 1858 à 1911. Cliquez ici pour accéder aux articles précédents.

La visite au propriétaire, fin
Francesco et sa mère sont arrivés au pieds de l'immeuble du propriétaire.

Malgré la sécheresse, la fontaine débitait une eau claire et fraiche avec abondance. Tout autour l'animation régnait. Des cochers abreuvaient leurs chevaux. D'autres chargeaient les bagages des voyageurs devant l'hôtel du Chapeau Rouge. Ils burent longuement et se rincèrent les mains et le visage.

" Cette fontaine a été déplacée. Quand nous sommes arrivés à Nice, elle trônait au milieu de la place en face du lycée, c'était magnifique : un grand bassin de marbre blanc avec au milieu quatre hommes qui déversaient l'eau, des tritons qu'ils disaient. Elle a été démolie en 1852 peu après notre arrivée à Nice. Je m'en souviens bien. Nous habitions encore au pied du château, je lavais le linge ici dans le Paillon et je venais boire l'eau fraiche de cette belle fontaine. Il parait qu'elle prenait trop de place. Maintenant,ils l'ont déplacée et il ne reste qu'une vasque. Ça n'a pas arrangé les choses. Regarde toute cette cohue ! Les charrettes ont du mal à s'engager sur le Pont Vieux. ”

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La fontaine devant le lycée avant son déplacement pour le jardin public (actuel jardin Albert I)

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Charroi devant l'hôtel du Chapeau Rouge

Francesco ne répondit pas, il l'écoutait à peine. Le clocher de l'église du Vœu venait d'annoncer la fin de la messe. Dans un petit groupe qui venait lentement vers eux en marchant le long du quai, il lui semblait reconnaître la mince silhouette de Françoise. Il n'en était pas tout à fait sûr. D'un bras, la jeune fille soutenait une dame très âgée, tout de noir vêtue. De l'autre, elle l'abritait de son ombrelle. Une mantille noire cachait ses cheveux. La vieille dame marchait difficilement et s'appuyait à sa droite sur une femme plus jeune, sa fille probablement.

Ce fut Françoise qui le reconnut la première.

“ Francesco !”, cria-t-elle.

Elle confia son ombrelle à sa tante, lâcha le bras de sa grand-mère et courut vers eux se jeter dans leurs bras pour leur faire de grosses bises. Pendant que les deux femmes les rejoignaient péniblement, les deux adolescents commencèrent à discuter avec entrain.

“Marie-Françoise, un peu de retenue, voyons ! Tu n'es pas une paysanne. ordonna la grand-mère d'une voix autoritaire sans même les saluer. Rentrons à la maison !”.

Le petit groupe se remit en marche doucement. Quelques pas devant, Francesco et Marie échangeaient quelques propos à voix basse, derrière, les trois femmes suivaient sans desserrer les dents. La dame âgée avait accepté de mauvaise grâce l'aide de Cattarina. Elle avait bien besoin de deux soutiens pour marcher. Dur de vieillir et surtout de voir cette petite fille qui ne savait pas tenir son rang. Comment osait-elle se donner ainsi en spectacle devant tout le quartier. Tout ça à cause de ce gendre trop familier avec les métayers. Vivement qu'ils arrivent à la maison, elle allait leur faire la leçon et y mettre bon ordre ! Marie-Françoise à son piano. Les métayers à la cuisine. Ils ne mettraient pas les pieds dans le salon. Surtout ceux-là ! Ils ne payaient même pas leurs dettes. Amoretti, ce bon à rien de gendre, faisait le généreux avec son argent à elle. Avec ses rentes à elle. Pas avec son maigre salaire de commis … Ce beau parleur, avait eu plus de succès avec sa fille qu'avec les Français, il resterait toute sa vie commis et non juge, comme il l'avait fait miroiter à Anna Maria avant leur mariage. Ah, il faut reconnaître qu'avec son défunt mari Antonio, ils avaient volontiers accepté de caser leur fille Anne Marie avec ce veuf séduisant, beau danseur mondain, bien introduit dans les salons du temps des États de Savoie. En 1857, Anna Maria avait déjà trente ans, François Amoretti était promis à une belle carrière. Ils s'étaient tous laissés séduire, même Françoise, leur fille aînée qui aurait bien aimé être l'heureuse élue.

Quelle erreur ! La vieille dame s'en mordait les doigts. Non, ils n'habiteraient jamais une de ces belles villas de plain pied avec un grand jardin et des serviteurs. Leurs maigres revenus leur permettaient tout juste d'habiter dans cet immeuble de rapport où vivaient quelques familles modestes, sept en tout. La boutique du sellier occupait tout le rez-de-chaussée. Le vaste appartement Amoretti prenait tout le premier étage. Ensuite l'escalier desservait deux appartements par niveau : au deuxième, habitaient un jeune rentier et sa femme. Ils louaient l'appartement d'en face à un cuisinier. Au troisième, un employé à la manufacture de tabac entassait sa famille : ils étaient six en tout : les deux parents, les trois jeunes enfants et une servante. En face, vivaient un entrepreneur, sa femme, ses trois enfants et une servante. Sous les combles, une mère et son fils survivaient en louant deux chambres à des employés célibataires : l'un pharmacien, l'autre commis.

Arrivée au pied de l'escalier, la vieille dame rejeta rageusement le bras de Cattarina et s'accrocha à la rampe. Elle maugréait, surtout en levant difficilement la jambe gauche. Soudain, tout là haut, la porte s'ouvrit en grinçant et le fils de la logeuse dévala des combles en chantonnant. A leur vue, il s'arrêta net sur le pallier du demi étage et se plaqua au mur pour les laisser passer. Avec ses deux grands seaux à la main, il descendait chercher l'eau au puits de la cave. Cattarina le regarda en souriant. De petites gens comme elle ... ils n'avaient pas de serviteur. Heureusement, ce jeune était costaud pour grimper les quatre étages. Peut-être que la vieille, trop fatiguée, irait se reposer et les laisserait discuter avec Amoretti. Elle espérait encore mais ça démarrait mal. Impensable de demander de l'aide à cette femme revêche. Heureusement, Amoretti, lui, il avait bon cœur. Il se dévouait pour les pauvres gens. C'était un ami et il l'avait prouvé pour l'enterrement de Carlo. Sans son aide et celle des pénitents, comment aurait-elle fait ?

En arrivant dans l'appartement, la vieille dame ouvrit la porte de la cuisine et déçue de la trouver vide, elle se mit à crier :
“Maria ! Où es-tu ? Viens ici ! Qu'est-ce que tu fais donc ?”.

Elle fit signe à sa fille Françoise de rester dans la cuisine avec les métayers, donna son sac et sa mantille à sa petite fille en lui désignant sévèrement le salon.

“Toi, file étudier ton morceau de piano. Je ne veux plus te voir parler à ce garçon.
— Mais Mémé, il vient de perdre son père. Je le consolais un peu. Ça me rappelle la mort de Maman. Nous ne faisions rien de mal.
— Petite, avec moi, il n'y a pas de Mais. Écoute moi ! Je te l'ai déjà assez dit, ils sont nos métayers, pas nos amis. Arrête de pleurnicher ! Chacun son malheur, c'est Dieu qui décide. Si vous continuez comme ça, ton père et toi, ils ne paieront plus leur part de métayage et dis moi, qui paiera tes belles robes et tes leçons de piano ? Maria, Maria ! “ se remit à crier la vieille dame.

Marie-Françoise, les épaules voutées, se dirigea docilement vers le salon et annonça :
“Elle est sur le balcon, elle nettoie la rambarde.
— J'arrive, Madame.”

La jeune servante, les joues rouges d'émotion, vit la tristesse de sa petite Fança. Fança c'est le petit nom que prononçait le bébé quand elle avait été recrutée toute jeune, dix ans à peine, dans cette famille. Pour elle, son petit nom, c'était Maïa. En peu de temps, les joies et les chagrins partagés avaient scellé leur amitié. Elle interrogea du regard la jeune fille. Mauvais jour, il fallait filer doux.

“Je nettoyais le salon et le balcon. Avec le bruit de la rue, je ne vous ai pas entendue m'appeler.”

Prestement, elle s'agenouilla, enleva les chaussures de sa patronne et lui glissa ses chaussons. Puis elle se redressa et tendit le bras en lui proposant de la conduire à sa chambre.

“ Faites attention, je viens de cirer le parquet.
— Va à la cuisine, range les légumes qu'ils ont apportés et ensuite ramène les moi. Je les attends ici. "

Sur ce, le gendre arriva. Il rentrait du café.

“Ah, vous voilà enfin. Pouah, vous puez le tabac ! Les Nespola sont déjà là. Ils déballent les légumes avec Maria et Françoise. Je suis contente d'être là pour savoir comment ils comptent payer leurs dettes. Ensuite, dans deux mois, dehors. A la saint Michel, nous changeront de métayers. Sans le père, ils seront incapables de tenir la propriété.
— C'est vous qui le dites. Pas sûr que votre solution soit la bonne. Si on les renvoie en septembre, tout l'argent est définitivement perdu... Je vois les choses différemment ... L'ainé, ce Giuseppe, il a un sale caractère mais il est travailleur et honnête. Il fera marcher sa famille à la baguette. A Noël, il nous portera l'huile et l'argent de la récolte. Qui sait ? Laissons leur encore une année. L'an prochain, nous aviserons.
— Ce n'est pas lui qui est venu avec sa mère. C'est Francesco, ce rêveur qui tourne autour de votre fille. Elle lui fait même la bise. Comment pouvez vous autoriser cela ?
— Ils s'entendent bien. Ce sont encore des enfants et il n'y a pas de mal à voir dans cette amitié.
— Des enfants, à quatorze ans ! Mon pauvre, vous croyez que votre fille est encore une enfant ! Ouvrez les yeux ! Tout le quartier les a vus se faire la bise. Le qu'en dira-t-on va faire une belle réputation à votre fille. Alors, adieu tous vos projets de beau mariage !"

Amoretti baissa les yeux. Du salon parvenait le bruit du piano. Marie-Françoise répétait une valse. Amoretti rêvait. C'est vrai, sa fille grandissait mais ce serait toujours pour lui ce bébé rieur qui se pendait à son cou. Même le jour de son mariage, c'est lui qui ouvrirait le bal avec elle, pure et rayonnante de candeur. Quelle splendide mariée elle ferait plus tard. Pas d'inquiétude, les candidats au mariage ne manqueraient pas.

Cette vieille, il supportait de moins en moins ses leçons. Elle, qui savait tout, n'avait pas réussi à marier ses filles à de bons partis. Les deux seraient restées vieilles filles si elle n'avait pas accepté de marier la cadette au simple fils de boulanger de Riquier qu'il était. Tout sourire, ils l'avaient accueilli comme l'espoir de la famille. Un futur juge plein d'avenir. Un petit pécule hérité de sa première femme mais pas encore riche. Ça viendrait vite avec toutes les relations qu'il avait. Les beaux-parents y avaient cru. Ils avaient même avancé l'argent de l'appartement du couple. L'immeuble était modeste mais c'était un premier pas, ils commenceraient par louer l'appartement des beaux-parents tout en plaçant leurs économies à la banque. Ensuite, ils déménageraient vers un de ces beaux immeubles avec jardin qui se construisaient aux bords des grands boulevards.

Pour faire fructifier son pécule, Amoretti avait confié toutes ses économies au banquier Gastaud. Les premières années, son calcul s'était avéré payant. Le banquier investissait l'argent dans la construction de nouveaux immeubles. Une bourse niçoise s'était ouverte. Les rendements étaient élevés et Amoretti réinvestissait ses dividendes dans la banque. Son pécule initial avait ainsi superbement doublé en cinq ans. Il était suffisant pour acheter l'appartement de leurs rêves. Mais quand ils voulurent sortir l'argent, le banquier réussit à les convaincre d'attendre encore un peu, ainsi en plus de l'appartement, ils auraient un petit capital et une rente bienvenue pour compléter le modeste salaire de commis d'Amoretti.

Sur le plan professionnel, Amoretti avait eu une carrière rapide dans l'administration sarde. Il était intelligent, consciencieux et promis à un bel avenir. Le rattachement à la France avait ruiné tous ses projets. Les Français voulaient contrôler la justice de ce nouveau département un peu trop indépendant à leur goût. La Cour d'Appel de Nice avait été supprimée. Les juges et les hauts fonctionnaires français contrôlaient toutes les administrations. Amoretti n'avait eu aucune chance. Malgré toute sa bonne volonté pour se former au droit français et toute sa diplomatie envers les chefs, il avait été cantonné à son poste de commis. Ses anciennes relations avaient toutes regagné les administrations sardes à Turin. Il avait pensé en faire autant mais sa femme Anna Maria avait refusé de quitter Nice et ses parents. Son père surtout. Il était de santé fragile.

Amoretti se consolait donc en boursicotant. Les Français ne cracheraient pas sur son argent et sa fille serait un beau parti. Une belle vie s'ouvrirait devant sa fille.

En quelques années, tout avait basculé. Après la mort de sa femme et de son beau-père, il avait accepté que sa belle-mère et sa belle-sœur viennent s'installer rue Gioffredo. Cela présentait au moins deux avantages : Marie-Françoise serait choyée par sa mémé et sa tante. Il n'aurait plus de loyer à payer.

Au début, tout s’était bien passé. Le soir, en rentrant du travail, dès la cage d'escalier il entendait les rires joyeux de son bébé. Les deux femmes et la jeune servante tenaient l'appartement impeccablement. La tante Françoise n'était pas gâtée par la nature : petite, le cheveu rare et le nez aquilin mais elle compensait par un grand sourire et de vrais talents de cordon bleu. Après avoir un peu joué avec sa fille, Amoretti mettait avec plaisir les pieds sous la table. Il racontait les nouvelles de la journée, la progression des cours de la bourse niçoise et de son capital. Les deux femmes l'écoutaient avec admiration. Amoretti avait de l'amitié pour sa belle-sœur mais aucune envie de l'épouser. C'était pourtant le but de toute cette entreprise de séduction des deux femmes. Françoise rêvait qu'il l'introduise dans la haute société. Elle se voyait entrainée dans la valse par ce beau cavalier. Comme elle avait envié sa soeur le jour de son mariage ! Maintenant c'était son tour.

Quand sa belle-mère commença à parler de mariage à Amoretti, il n'en dormit plus de la nuit. Les cauchemars le faisaient? se dresser droit dans son lit. Dormir aux côtés du corps anguleux de Françoise, son bec de sorcière. NON !!!

“ Je vous aime trop toutes deux pour vouloir votre malheur. Réfléchissez, je suis déjà veuf deux fois. Il ne faudrait pas tenter le sort une troisième fois ! tenta-il de plaisanter, tout en clignant des yeux et frisant sa moustache. Non, jamais je ne me remarierai, j'en ai fait le serment à ma pauvre Anne-Marie sur son lit de mort. De toute façon, à bientôt cinquante ans, ce n'est plus de mon âge. Nous sommes bien heureux comme ça. Que chercher de plus ? ”

Cette réponse fut loin de satisfaire la grand-mère et la tante. Du jour au lendemain, l'amour déçu de Françoise se mua en haine. Finis les petits plats mitonnés avec amour ! Marie, la servante fut chargée de la cuisine. Heureusement, elle s'en sortait pas mal : ratatouille, soupe aux pistou, petits farcis, tians .. de la cuisine paysanne simple mais bonne. La petite Marie-Françoise pâtit aussi des humeurs de sa tante. Elles partageaient la même chambre. Finies les contes du soir. Certains soirs, Françoise éteignait tout de suite la lumière rageusement. D'autres soirs, elle brulait la chandelle toute la nuit. Le jour, elle ne supportait plus les jouets qui trainaient dans la chambre :
“Si tu ne les ranges pas, je les confisque.”

C'est à ce moment que Amoretti et sa fille prirent l'habitude de s'évader sur la colline de Fabron sous prétexte de contrôler l'exploitation du domaine. C'est Amoretti qui avait incité Carlo à replanter la vigne. Tous ces frais engagés, c'est lui qui en était responsable mais il ne pouvait les assumer, la guerre l'avait ruiné.

Soudain, la guerre de 1870 avait gelé tous les chantiers et fait s'écrouler la bourse. Paris occupé par les Prussiens, le gouvernement français replié à Tours … tout s'était déroulé avec la vitesse de l'éclair. Les Français avaient perdu la guerre en moins de six mois. En fait moins de trois mois entre la déclaration de guerre par les Français le 19 juillet et leur capitulation à Sedan le 2 septembre. Napoléon III et le Second empire avait laissé place à la République le 4 septembre. Les Prussiens occupaient encore Paris et le roi de Prusse fut proclamé empereur de l'Empire Allemand, le 18 janvier 1871, dans la Galerie des Glaces du château de Versailles. Demande d'armistice par les Français fin janvier 1971, traité de paix signé en février. La France perdait l'Alsace et la Lorraine, le territoire français restait occupé par les troupes allemandes qui ne repartaient qu'au fur et à mesure du paiement de l'énorme indemnité de guerre de 5 milliards de francs-or.

Dans le cadre de l'unité italienne qui s'achevait avec l'annexion de Rome, Garibaldi réclamait le retour de Nice à l'Italie. Plus d'argent, plus de confiance … personne ne voulait investir dans la pierre. Les placements immobiliers de la banque Gastaud n'offraient plus de garantie. Incapable de faire face aux emprunts, cette banque familiale qui n'avait pas diversifié ses capitaux, fit faillite. Amoretti se retrouva ruiné. Il avait perdu toutes ses économies et son dernier soutien, celui de sa belle-mère. Les deux femmes le toisaient avec mépris et ne lui parlaient que pour gérer les affaires courantes. Ils étaient condamnés à vivre ensemble dans cet appartement. Leur seul espoir à tous était que Marie-Françoise fasse un beau mariage. Grâce à sa grand-mère, elle allait au lycée de filles et était souvent invitée dans les riches famille qui appréciaient sa bonne éducation et son caractère serviable, franc et direct.

Les cris de la vieille interrompirent Amoretti dans ses rêveries.

"Alors,vous n'avez pas encore fini de déballer ces légumes ? Venez ! Je ne vais pas passer la matinée à vous attendre dans l'entrée."

Les derniers espoirs de Cattarina s'évanouirent. La vieille dame avait l'intention de mener la discussion...

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Re: Chapitre 2 fin : visite au proprio - Nice Gioffredo

Messagepar alelia » Dim 23 Août 2015 06:55

La vieille dame entama la discussion :

" Hé bien Cattarina, te voilà bien seule ! Veuve avec quatre enfants. Comment comptes-tu t'en sortir ? Tu devrais rentrer dans ta famille à Albenga, ils t'aideraient. Ici le domaine est trop grand pour toi. Il faut un homme pour le tenir."

Cattarina serra les dents en regardant par terre.

" Madame, vous ferez ce que vous voudrez. Si vous voulez nous mettre dehors à la saint Michel, mes fils et moi, nous rechercherons un autre propriétaire, ici, à Nice. Je ne rentrerai pas à Albenga." Ses mains se crispèrent sur sa robe. "Mes fils sont grands, ils travaillent déjà comme des hommes, nous y arriverons."

Elle tituba. Son fils la retint : " Mamma !"

Francesco regardait Amoretti surpris. Pourquoi n'intervenait-il pas ? C'était lui le propriétaire. A lui de décider. Et il ne pouvait pas laisser faire ça ! Les mettre à la porte ? Non, il allait les aider comme promis sinon Carlo s'en retournerait dans sa tombe. Ça ne lui porterait pas chance à ce signor. Tout signor qu'il était.

Amoretti toussota pour s'éclaircir la voix.

" Cattarina, assieds-toi ! Tu ne tiens pas debout. Carlo n'aimerait pas te voir dans cet état. Je compatis à votre malheur. Nous allons trouver une solution."

La belle-mère se leva rageusement.

" Amoretti, puisque vous êtes si malin, trouvez la, la solution pour qu'ils nous paient leurs dettes et pensez aussi à régler les vôtres. Vous faîtes bien le grand seigneur avec mon argent !"

Sur ce, elle partit en claquant la porte. Cattarina se mit à pleurer à petits sanglots silencieux. Francesco debout derrière elle, lui enserra les épaules.

Amoretti s'assit en face d'eux et se pencha en avant vers Cattarina, il lui tapota les genoux :

" Ne faîtes pas attention, avec l'âge, son arthrite la fait souffrir et son caractère ne s'améliore pas. Elle a dit ça comme ça mais, au fond, elle a bon cœur. Vous resterez nos métayers. Giuseppe fait déjà le travail d'un homme. Votre fille travaille à la boulangerie et avec les salaires de journaliers de Francesco et d'Honoré, petit à petit, vous réussirez à rembourser votre part du métayage. Pour la rassurer, il faudrait lui rapporter un peu d'argent avant fin septembre, ainsi elle verrait que vous êtes prêts à tenir les engagements. Dans l'immédiat, votre famille d'Albenga peut peut-être vous avancer l'argent. Demandez lui de l'aide ! "

Le visage de Cattarina se durcit. Elle tira d'un des couffins un grand tissus à carreaux rouges qui avait entouré les légumes et sécha ses larmes.

Francesco intervint :
" Pas sûr qu'ils puissent nous aider ou même qu'ils le veuillent. Pas la peine de leur demander ! Et nous n'avons pas d'argent d'avance. En plus si Giuseppe travaille sur le domaine, il n'y aura plus son salaire de journalier et, pour Onorato et moi, comme nous sommes encore trop jeunes, selon les chantiers, un jour il y a du travail, un jour non. J'ai une autre solution : si vous me trouvez du travail, ce serai plus sûr que l'embauche des journaliers. Dès août, je pourrai économiser mon salaire.
— Petit, répondit Amoretti, tu sais avec la crise, ce n'est plus si facile. Pas étonnant qu'on ne veuille plus faire travailler les jeunes. Le premier mars de cette année, la République a fait passer une loi qui limite le temps de travail. La France est ruinée et, pour résoudre la crise, on limite le temps de travail ! Onorato et toi, entre dix et quinze ans, vous ne pouvez travailler que six heures par jour et tout travail de nuit vous est interdit. Alors, tu comprends, ces temps-ci, personne ne veut employer de jeunes sur les chantiers et puis, je suis bien placé pour le savoir, des chantiers y en a plus. Et dans les grandes maisons, pas question de limiter le travail à six heures ou la nuit. Tous les serviteurs sont mobilisés pour les grandes réceptions et il faudrait pas que le Préfet voit un jeune lui servir le champagne à dix heures du soir. Que de l'esbrouffe tout ça ! On le sait tous, les enfants continuent à travailler dans les fermes ou chez les bourgeois. De jour comme de nuit mais il ne faut pas que ça se voie.
— Mais, au Tribunal, vous aviez dit que je pourrai être coursier. Que des coursiers, il y en avait toujours besoin.
— Coursier, il faut être disponible plus de six heures par jour ! En plus, l'Etat est ruiné par la guerre. On ne remplace plus les absents, quitte à laisser les affaires s'accumuler et ça ne manque pas avec toute ces faillites. La situation est grave, tu sais, et je ne peux rien faire pour toi, pauvre petit.
— Mais je pensais qu'avec toutes vos relations...
— Maintenant ce sont les Français qui décident. Beaucoup de mes amis l'ont compris et sont partis à Turin.
— Vous aviez promis à mon père…
— Ça suffit comme ça. Les temps ont changé. Je ne peux rien faire pour vous. On en rediscutera en septembre. D'ici là, trouvez une solution pour payer une partie du métayage.

Amoretti était très en colère. Pour qui se prenait-il cet insolent ? Finalement sa belle-mère avait un peu raison : il faut que chacun reste à sa place. Qu'ils se débrouillent ces métayers. Pas de cadeaux. Les temps étaient durs pour tout le monde et particulièrement pour lui aujourd'hui. Il avait perdu la face devant ses métayers. Les seuls et les derniers qui le considéraient jusque là comme un signor influent. Il avait aimé les bercer de beaux discours, être écouté, admiré. Il se sentait lâche de renvoyer ainsi cette veuve courageuse dans son deuil et surtout cet adolescent qui avait cru en lui. Finie l'estime du fils qu'il n'aurait jamais plus.

Il se calma un peu, reprit son souffle et dit à haute voix, pour que sa belle-mère l'entende du salon :

"Au revoir et à la Saint-Michel! "

Il se leva, aida Cattarina à rassembler ses couffins, se mit entre eux deux et les raccompagna à la porte la main sur les épaules.
" Courage, vous y arriverez ! " dit-il, en les poussant dehors.

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